Nos amis amateurs d'audace vous expliqueront pourtant combien il est ambitieux de "réaliser" sans story board et sans projet narratif une œuvre coup de pouingue sur le quotidien forcément bouleversif de la brigade des mineurs tant il est vrai qu'un film sur les violences faites aux enfants n'est ni facile, ni tire larme, ni racoleur.
Ils vous persuaderont également de la très haute valeur ajoutée d'un high concept soutenant que l'on peut vivre avec un handicapé sans tirer une tête d'enterrement toute la journée même que des fois, on peut se moquer de lui et tordre le cou, avec désinvolture et audace, donc, au politiquement correct.


Ce n'est pas faussement irrévérencieux, c'est juste de l'audace, enfin...

Comme moi aussi, j'ai beaucoup d'estime pour les gens qui prennent des risques, j'ai décidé de volontairement décaler la publication de mon billet sur "Tintin", qui n'a pas vraiment besoin de moi pour que vous alliez le voir (mais allez le voir quand même, hein...) pour privilégier, autant que faire se peut, un film qui en ce moment même est victime d'une curée aussi injuste que révoltante.
Un film qui a su prendre des risques, des vrais, et qu'il s'il n'est pas exempt de défauts, se hisser sans problème largement au dessus de toute cette si audacieuse production hexagonale, donc...


Non ce n'est pas moche, c'est audacieux, allons...

En France, il n'y a que deux sujets qui aussitôt traités, vous vaudront un déluge de vociférations teintées de mauvaise foi : la religion, et l'armée.
J'attends avec impatience le jour où un Français décidera de faire un film sur les Croisades, je pense que j'aurai de quoi me marrer pour des siècles et des siècles rien qu'avec les critiques presse.

Alors vous allez me dire que je suis de mauvaise foi, et que je ferais bien de me souvenir de ma logorrhée à l'encontre de cette purge qu'est "Des Hommes et des Dieux".
Déjà je maintiens que ce film est une vraie saleté, ensuite j'appuie ce point de vue sur un argument terminal : "Des Hommes et des Dieux" est un film sur des moines qui ne parle jamais de religion.

Les mecs auraient pu être bouddhistes et vivre leur tragédie au Népal que le film aurait raconté exactement la même chose. Xavier Beauvois a su habilement, peut être par opinion personnelle d'ailleurs, laïciser un sujet qui ne pouvait être traité sous l'angle laïc. D'où le ratage cataclysmique de la scène du dernier repas, qu'il aurait pu convertir en Cène, sauf que non, hein, c'est trop religieux tout ça, passe moi mon disque de Tchaïkovski, ouais, "Le Lac des Cygnes", ça fait pleurer c'est cool. Et cadre-moi le nez de Lambert Wilson en gros plan, cadre-moi tout en gros plan d'ailleurs, si jamais je fais un plan large mes moines vont ressembler aux Disciples et on voudrait pas se faire taxer de pro-chrétiens non plus, pas vrai ?


La Passion du Christ, ça s'apprend en 20 minutes.

Mais je pourrais passer des heures à dire du mal de Xavier Beauvois, de ses travellings débiles et de sa science du cadrage visiblement apprise en 20 minutes, or, ce n'est pas le sujet.
Donc à part la religion, il y a l'armée.

La religion et l'armée étant sans doute symboliques de choses comme le monde d'avant Mai 68 ou pire, l'Ancien Régime, en parler revient à se lancer dans une valse mortelle qui se termine toujours par se faire accuser d'apologue de valeurs nauséabondes. Une conclusion létale pour votre score au box office.
La plupart des lecteurs pensant naïvement que les critiques qui officient sur les pages des hebdos et autres quotidiens sont des personnes intelligentes, douées de raison et d'un goût assez sûr. Je rappelle que ces personnes aiment le cinéma de Maïwenn et des Dardennes. Mais je dis ça, je dis rien...

"Forces Spéciales" est courageux et ambitieux parce qu'il a pour sujet l'armée ou du moins ici un groupe de soldats et qu'il n'a d'autre audace que d'être un film d'aventure et d'action ayant le culot suprême de choisir pour cadre une guerre en cours.
La vache...
A croire que Stéphane Rybojad avait envie de se faire lapider avec des cartes de presse...



Pour ce réalisateur déjà rompu au documentaire, avec une spécialité "docu sur les militaires", le pari résidait ici au passage à la fiction.
Une transition bien négociée puisqu'on ne décèle guère de tics "journalistiques" dans ce film imparfait, mais bourré de bonnes intentions.
Assez rapidement, et de façon très troublante pour le critique du "Monde" qui trouve que le récit tourne à vide, "Forces Spéciales" prend la forme d'un survivor dans l'Hindou Khoush. Si "La Princesse du Désert" est une source d'inspiration déclarée du réalisateur, on peut trouver aussi quelques parentés avec "Predator" (si je veux, d'abord !), modèle auquel Rybojad aurait d'ailleurs été bien inspiré de mieux coller.

Si une fois lancé, le rythme ne faiblit jamais, l'introduction s'avère laborieuse et répétitive. Comme dans "L'Assaut" de Julien Leclercq, le film s'ouvre sur une opération, ici de capture d'un criminel de guerre kosovar. Elle permet de présenter rapidement le travail des héros, de poser les rapports hiérarchiques et humains, ainsi que d'exposer le grand professionnalisme des protagonistes.

Ensuite, on retrouve ces mêmes hommes en train de fêter l'anniversaire de leur capitaine. La scène sur laquelle le film aurait du s'ouvrir, puisqu'elle pose un regard décalé sur ces guerriers (le terme de soldat est légèrement impropre aux commandos, enfin c'est une opinion personnelle), expose rapidement et efficacement leurs relations. La seule présence d'un amiral à cette fête et le cadeau qu'il réserve à son capitaine démontre l'importance que ce groupe d'hommes revêt aux yeux du haut commandement, et donc, leur valeur, et leur efficacité en opération.
La scène suivante avec les forces spéciales nous envoie dans le ventre d'un avion puis d'un hélicoptère direction le Pakistan. Pendant ce vol, à l'image de la scène de présentation du commando dans "Predator", quelques dialogues bien sentis suffisent à présenter chaque personnage, dont le nom apparait sur l'écran (là, pour le coup, on est dans un tic de documentariste, l'artifice m'ayant semblé dans la fiction totalement dispensable).

A partir de cet instant, les présentations étant faites (le personnage de Diane Kruger a été efficacement introduit dans une scène précédente), l'action peut débuter sur un rythme qui ne faiblira jamais, dans un flux tendu épuisant.

Le principal reproche que je ferais à "Forces Spéciales" reste sa mise en scène des combats. L'aspect clip de l'armée se trouve souligné au marqueur rouge par une bande originale rock pas toujours des plus fines. Alors que l'on collait jusque-là aux basques du groupe, le sentiment de se faire mettre brutalement à distance est assez déplaisant, d'autant que l'ambiance quasi publicitaire a tendance à évacuer la notion de danger qui aurait du rester une constante tout au long du film.

De même les décors utilisés, pourtant riches de potentiel (Tadjikistan, Mont Blanc), sont exploités a minima. Là où aurait pu se construire une ambiance oppressante née de l'immensité, on se contente de déplacer les personnages sans faire ressentir le combat qui nait bientôt des hommes contre la nature. Ici on se contentera de faire tournicoter une caméra autour des acteurs à chaque fois qu'ils se retrouvent en haut d'un sommet quelconque. Et il y a en beaucoup dans l'Hindou Koush...
J'ai pu aussi déplorer le grand abus de mon amie la shaky-cam, bien qu'elle soit ici mieux employée que dans "L'Assaut". Déjà, il y a moins de gros plans. La caméra est certes très très remuante, mais elle s'autorise des mouvements lisibles et si le montage ne suit pas toujours, l'ensemble reste globalement lisible. Il y a encore du boulot, mais je n'ai pas eu envie de m'arracher les globes oculaires, c'est déjà ça de pris...
J'ai pu noter avec un certain plaisir, l'utilisation de cette caméra-harnais (nom savant ?) qui était employée dans "L'Ennemi Intime", et ce pour une usage très à propos. Ca n'a l'air de rien, mais un réalisateur français qui filme avec autre chose qu'un téléphone portable ou un caméscope, ça devient rare.



Des carences de réalisation qui sont pardonnables, s'agissant là d'une première réalisation, mais qui se heurtent malheureusement à un scénario infiniment plus élégant et subtil que sa mise en images.
Cela commence par l'idée de ne pas opposer à tout prix le personnage de la journaliste à celui des commandos. Il aurait été trop simple de la voir tenir un discours anti-militariste, puis finalement réaliser combien ils sont drôlement courageux et puis forts et virils ouhlala avant de se donner, drapée dans un drapeau bleu blanc rouge, au premier béret vert venu. L'approche est ici bien plus fine. Elsa s'interroge légitimement sur la présence française en Afghanistan. Le capitaine de même. Et rapidement, on lui découvre la même force de caractère, le même sens du sacrifice et de l'honneur que ses sauveteurs dont elle gagne le respect. Et pas l'inverse. Car le respect pour les militaires, il est clair depuis le départ qu'elle n'en a jamais manqué.



De même, le soin apporté à la figure de l'ennemi est assez surprenant. Chef taliban pour la forme, Zaief apparait comme un ambitieux, un opportuniste éduqué, animé par un rapport de fascination/répulsion envers l'Occident. De la même manière, chaque membre du groupe sera dépeint de façon similaire, par touche, en utilisant un élément de dialogue ou une situation pour esquisser un portrait plus complexe.
Le manque d'ampleur dans la réalisation, s'il ne saborde pas ce bon travail, suffit à refuser au film le souffle qui l'aurait fait pourquoi pas tutoyer le niveau atteint par Florent Emilio Siri sur "L'Ennemi Intime", autre très grand film français avec des hommes en kaki dedans assassiné par la presse. Pourtant, c'est un sacré foutu chef d'œuvre.

"Forces Spéciales" n'en sera jamais un. Mais il remplit son contrat, à savoir d'être un film d'action et d'aventure efficace, un survivor honnête, porté par une ambition que la mise en image ne soutient pas toujours.
Transparait malgré tout le respect et d'admiration d'un réalisateur pour ces hommes qu'il a appris à connaître par le reportage (dans le film, Marius est joué par Marius, ancien instructeur des fusiliers marins commando de la base de Lanester, l'homme qui fait manger du papier à ses stagiaires et qui les range le weekend dans des cuves à mazout, et que Stéphane Rybojad a rencontré en 2005 sur le tournage d'un documentaire pour Envoyé Spécial). L'hommage ici est rendu à ce courage, cette abnégation, et ce sens du sacrifice qui transpire derrière chaque action des personnages.

Quelque soient les défauts de "Forces Spéciales", son point de vue respectueux de la nature de cet engagement si particulier en fait fatalement une œuvre en totale opposition avec un pays qui ne comprend plus la mort d'un soldat au combat, qui exalte ses victimes mais ignore ses héros.
La réception critique de "Forces Spéciales", comme le fut celle de "L'Ennemi Intime" est quelque part désolante pour la France puisque révélatrice du malaise entre un pays et son armée. J'ajouterais presque qu'elle relève d'un mépris quasi obscène au regard de ce que vivent, ont vécu, souffrent et ont souffert nos soldats en Afghanistan.

Note : **